L\'Emir Abd el Kader

Altérité et stéréotypes dans le discours de conquête :Quels contextes ? Quelles représentations ? Quels (inter)discours ?

 

 

http://ressources-cla.univ-fcomte.fr/gerflint/Algerie11/karima_ait.pdf

 

 

par Dr. Karima Ait Dahmane Université d’Alger

 

(...)L’Armée d’Afrique et l’héritage des croisades
Dans tout conflit, la guerre des mots précède et annonce généralement le feu des armes. En effet, nous trouvons, tout au long de la conquête, sous la plume de militaires ou de civils des données écrites qui offrent la possibilité d’une étude des représentations de l’altérité religieuse : le gouvernement de Charles X n’a pas craint, dans ses différentes proclamations, de donner à son entreprise un aspect de croisade, en la présentant comme destinée à libérer la chrétienté de la course barbaresque. Et justement à propos de Croisades, de Bourmont, le conquérant d’Alger, disait à ses soldats : « Vous avez renoué avec les croisés ». La barbarie de l’Autre constitue alors un argument justificatif de la conquête, même si les premiers militaires qui débarquent à Alger ne se sentent pas investis d’une « mission civilisatrice » particulière.

 

Les fanatiques et le discours de conquête

 


Qui désigne-t-on par le praxème fanatique ? À cette question, les dictionnaires donnent des réponses convergentes dont Le Petit Robert (1993) propose la synthèse suivante : le fanatique 1- « de l’esprit divin » ; 2- est « animé envers une religion, une doctrine, une personne intolérante » ; 3- par extension, éprouve « une admiration, une passion excessive pour quelqu’un, quelque chose ».
Le trait définitoire principal, pour l’ensemble des articles lexicographiques, est celui de croyances religieuses ou de convictions individuelles dont l’élévation au rang d’absolu conduit à l’intolérance et à la violence. Les synonymes répertoriés par le lexicographe sont les suivants : illuminé, fervent et extrémiste.
Les militaires français face au fanatisme de l’Autre.


Le volume des textes exclut l’ambition d’exhaustivité et impose de choisir. Au 19e siècle, le « fanatisme musulman » devient un syntagme en voie de figement, il est utilisé comme la marque de l’Autre et conduit souvent à l’intolérance et à la violence. Voici une sélection de citations où le praxème se révèle très récurrent:
a- « Fanatique à l’excès, il (Abdelkader) releva le zèle religieux des musulmans de toute l’Afrique ». (Duc d’Orléans).
b- « Voilà la guerre d’Afrique ; on se fanatise à son tour et cela dégénère en une guerre d’extermination ». (Saint-Arnaud, Milianah, le 28 mars 1838).
Comme on le constate, il y a dans le fanatisme une notion d’excès. Le Petit Robert confirme ce sens : « foi exclusive en une doctrine, en une religion, une cause, accompagnée d’un zèle absolu pour la défendre, conduisant souvent à l’intolérance et à la violence ». Récurrent, le praxème « razzia », emprunté à l’arabe classique « gâzwâh »(4), signifie « incursion militaire ». Il s’agit d’une stratégie visant à ruiner l’économie indigène afin de détruire les fondements mêmes de la puissance d’Abd el-Kader :
a- « Abdelkader a fait une razzia considérable sur les tribus du désert, entre autres sur les Amianis. Cette razzia a été considérable à la daïra par le fameux Bou Hamedi.» (Montagnac, Lettre du 7 juin 1845, 1998 : 243).

b- « Ce qui est positif, c’est qu’Abdelkader mène vigoureusement l’insurrection, qu’il razzie des tribus, coupe des têtes, ravage, pille, etc. » (Saint-Arnaud, Lettre du 16 janvier 1843)
c- «Abdelkader se roule dans le sang. Il fait égorger, mettre en pièces, tous les chefs arabes qui s’étaient soumis à nous, les enfants comme les pères.» (Lettre du 18 janvier 1843).

 

 (...)

 

 

Les emplois de fanatique sont donc associés au vocabulaire militaire et à un champ lexical macabre (razzia, coupe de têtes,..). Pour Saint-Arnaud, le fanatisme est dans l’ordre des choses. Admiratif de l’adversaire, il se voit conduit à l’imiter et à « se fanatiser » lui-même ; il concède qu’il y a bien quelque outrance à exterminer, mais ne désavoue pas la règle du jeu. Concrètement, on peut dire que le sens produit par l’actualisation des mots l’est en relation avec des éléments du contexte discursif et de l’interdiscours. L’armée d’Afrique manifeste la destruction comme la réponse à tous les problèmes. Il s’agit d’une défense anticipée qui répond en partie à une violence locale. Cette conquête n’est, en fait, pas soumise au code de l’honneur des armées et aux lois de la guerre comme en témoignent les textes. Voici d’ailleurs deux extraits qui illustrent la barbarie militaire :
a- « Je dirai que la véritable philanthropie consiste à ménager les hommes et les écus de la France. (Très bien !) Quant aux razzias, contre lesquelles on s’est tant récrié, je demande s’il était un autre moyen d’arriver à la conclusion de la guerre ». (Bugeaud, Discours du 24 janvier 1845).
b- Officier durant la conquête de l’Algérie, le lieutenant-colonel Lucien de Montagnac écrit à Philippeville le 15 mars 1843 :
«Toutes les populations qui n’acceptent pas nos conditions doivent être rasées. Tout doit être pris, saccagé, sans distinction d’âge, ni de sexe : l’herbe ne doit plus pousser où l’armée française a mis le pied… Voilà, mon brave ami, comment il faut faire la guerre aux Arabes : tuer tous les hommes jusqu’à l’âge de quinze ans, prendre toutes les femmes et les enfants, en charger les bâtiments, les envoyer aux îles Marquises ou ailleurs. En un mot, anéantir tout ce qui ne rampera pas à nos pieds comme des chiens».5
Bref, les lettres écrites par les militaires français au ministre de la Guerre sont une véritable descente en enfer.
3. L’évolution sémantique du praxème « djihad islamique »
Les questions que l’on doit se poser sont les suivantes : quel est le sens du praxème « djihad islamique » ? Comment a t-il évolué ? Résumons, en premier lieu, son évolution sémantique : le verbe « djahada », qui donne le substantif djihad, signifie en français lutter, combattre. Cependant, la lutte ne signifie pas exclusivement l’engagement armé car le texte coranique ordonne au musulman de lutter avec ses biens avant de lutter avec sa personne. Dans un hadith, le prophète, qui revenait d’une expédition militaire, dit : « nous sommes revenus du petit jihad au grand jihad ». Les compagnons répondirent « quel est ce grand jihad ? » Le prophète répondit, « celui du coeur ou dans une autre version, la lutte contre les passions ».
Synergies Algérie n° 11 - 2010 pp. 13-19

 

 

 

 

 

Les historiens rapportent un grand nombre d’expéditions armées que le prophète a dû mener pour consolider son pouvoir à Médine et dans la péninsule arabe. Celles-ci sont appelées ghazawat (singulier ghazwa), d’où le terme français « razzia », nom donné aux incursions intertribales, qui avaient déjà joué un rôle important dans la société arabe.



23/08/2012
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