L\'Emir Abd el Kader

Rihla d'Ibn Jubayr

Nous étions encore à Damas - que Dieu la garde ! - sur le point de partir pour 'Akka1 - que Dieu fasse qu'elle soit reconquise ! - pour nous embarquer avec des marchands chrétiens sur un navire équipé pour le voyage d'automne. (...)
Nous quittâmes Damas dans la soirée du jeudi 5 jumâdâ II2, avec une grande caravane de
commerçants musulmans qui transportaient leurs marchandises à 'Akka. Chose singulière à dire,
dans ce monde, les caravanes musulmanes se rendent en pays franc et les captifs francs sont
ramenés en pays musulman ! En effet nous fûmes témoins, lorsque nous partîmes, d'un fait
extraordinaire. (...) Il3 surprit la ville de Naplouse, l'attaqua avec ses troupes, s'en empara, fit captifs tous ses habitants et prit ses villages non fortifiés et ceux qui étaient entourés d'une muraille. Les musulmans firent un grand nombre de captifs : Francs et juifs dits Samaritains. [...] Ce fut une razzia telle qu'on n'en avait jamais entendu dans le pays. Nous partîmes pour le pays franc, alors, que les premiers musulmans revenaient avec leur butin, chacun rapportant ce qu'il avait pris et ce dont ils'était emparé.(...)
Nous partîmes, au petit matin du samedi, pour gagner la ville de Bânyâs5.(...) Que Dieu très haut la protège !
Cette cité est une ville frontière du pays musulman. Elle est petite, possède une citadelle, une rivière qui entoure le pied du rempart et pénètre par une porte de la ville, et un canal de dérivation qui actionne des moulins. Cette ville était aux mains des Francs, mais feu Nûr ad-dîn la restitua aux musulmans. Elle cultive de grandes terres de labour dans une plaine qui l'environne et qui est dominée par une forteresse aux mains des Francs dite Hûnîn6, à trois parasanges7 de la ville.
L'exploitation de cette plaine est partagée entre les Rûm8 et les musulmans suivant un règlement dit de partage car les deux parties se partagent les récoltes à égalité. Leurs troupeaux sont mêlés sans qu'aucun préjudice en résulte.
Nous quittâmes cette ville, dans l'après-midi du samedi, pour gagner le village de Masya, près de
Hûnîn, forteresse franque où nous passâmes la nuit. Puis nous reprîmes la route dimanche, à l'aube.
[...]
Lundi, nous logeâmes dans un village dépendant de 'Akka et situé à une parasange2 dont I'intendant est un musulman nommé par les Francs pour administrer les colons musulmans qui y travaillent. Il invita tous les membres de la caravane à un grand repas, offert aux petits et aux grands, dans une salle très vaste de son habitation. Toutes sortes de plats furent servis et l'accueil fut chaleureux pour tous. Nous fûmes parmi les hôtes de cet homme et nous passâmes la nuit là.
Mardi 10 de ce mois9, nous arrivâmes le matin à 'Akka. Que Dieu la détruise et la restitue aux
musulmans ! C'est la capitale des Francs en Syrie, l'escale des bateaux aussi grands que des montagnes, le port que fréquentent tous les navires, comparable par son importance à celui de Constantinople, le rendez-vous des vaisseaux et des caravanes, le lieu de rencontre des marchands musulmans et chrétiens venus de tous les horizons. [...] Ses mosquées ont été transformées en églises et leurs minarets en clochers. Mais Dieu a conservé pur un endroit de la grande mosquée où les étrangers se réunissent pour célébrer la prière rituelle.
A l'est de la ville, on voit la source dite 'Ayn al-Baqar10. C'est de là que Dieu a fait sortir les vaches pour Adam - que Dieu le bénisse et le sauve ! On descend à cette source par un escalier doux. A proximité, se dresse un oratoire11 dont le mihrâb12 est resté intact. Les Francs ont bâti, à l'est, un autel
1 Acre.
2 13 septembre 1184.
3 Saladin.
4 Razzia : attaque pour enlever du butin.
5 Panéas.
6 Hûnin, sur le parallèle de Tyr. C'est le Château-Neuf des Francs, qui sera donné à l'ordre militaire des
teutoniques au XIIIe siècle.
7 Parasange : distance parcourue en une heure de marche au pas d'un cheval, soit environ 5 à 6 kilomètres.
8 Rûm : un chrétien pour des musulmans.
9 18 septembre.
10 La source aux Vaches.
11 Oratoire: petite chapelle destinée à la prière.
12 Mihrâb : niche, dans le mur de la mosquée, orientée vers La Mecque.
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pour eux. Ainsi les musulmans et les infidèles se réunissent dans cet oratoire et se tournent chacun dans une direction différente pour prier. Ce sanctuaire est aux mains des chrétiens, vénéré et respecté. Que Dieu y conserve le lieu de prière des musulmans !
Ibn Jubayr, Relation de voyages.
Damas
Les chrétiens font payer, sur leur territoire, aux musulmans une taxe, qui est appliquée en toute bonne foi. Les marchands chrétiens, à leur tour, paient en territoire musulman sur leurs marchandises ;
l'entente est entre eux parfaite et l'équité est observée en toute circonstance. Les gens de guerre sont occupés à leur guerre, le peuple demeure en paix, et les biens de ce monde vont à celui qui est vainqueur. Telle est la conduite des gens de ce pays dans leur guerre. Il en va de même dans la lutte intestine survenue entre les émirs des musulmans et leurs rois ; elle n'atteint ni les peuples, ni les marchands ; la sécurité ne leur fait défaut dans aucune circonstance, paix ou guerre. La situation de ce pays, sous ce rapport, est si extraordinaire que le discours n'en saurait épuiser la matière. Que Dieu exalte la parole de l'islam par sa faveur.
Baniyâs
Que Dieu la protège ! Cette cité13, poste frontière du pays des musulmans, est petite, avec une
citadelle dont un cours d'eau fait le tour, au pied de sa muraille, et qui, pénétrant par l'une des portes de la ville, poursuit son cours sous des moulins. Elle était aux mains des Francs quand feu Nûr al-Dîn la fit revenir à l'Islam. Elle a un vaste territoire de labour dans une plaine qui l'avoisine et qui est dominée par une forteresse des Francs appelée Hûnin14, à trois parasanges15 de Baniyâs.
L'exploitation de cette plaine est partagée entre les musulmans et les Francs, suivant un règlement qu'ils appellent « règlement de partage16 ». Ils partagent la récolte en portions égales ; leurs bêtes y sont mêlées, sans qu'il en résulte entre eux aucun acte d'injustice.
Acre
Nous nous arrêtons le lundi dans l'une des fermes17 de Saint-Jean-d'Acre, à une parasange de la ville. Le chef, le directeur, est un musulman, chargé de commander pour le compte des Francs aux
travailleurs musulmans qui s'y trouvent. Il réserve à tous les gens de notre caravane une hospitalité magnifique et les accueille tous, grands et petits, dans une vaste chambre haute de son habitation ; il leur offre diverses espèces de mets qu'il leur fait servir et il étend à tous son généreux accueil. Nous sommes de ceux qui profitent de cette invitation. Cette nuit ainsi passée, nous sommes au matin du mardi 10 de ce mois18 à Saint-Jean-d'Acre – que Dieu la ruine ! – et on nous emmène à la douane qui est un khan destiné à la station de la caravane19. Devant la porte, sur des bancs couverts de tapis, sont assis les secrétaires chrétiens de la douane avec des écritoires d'ébène à ornements d'or. Ils savent écrire et parler l'arabe, ainsi que leur chef, fermier de la douane, qu'on appelle le çahib20, titre qui lui est donné à cause de l'importance de sa fonction ; ils le confèrent à toute personne considérable et préposée à une charge autre que celles de l'armée. Tout impôt chez eux est converti en une ferme, et la ferme de cette douane vaut une somme considérable21. Les marchands y descendirent leurs charges et s'installèrent à l'étage supérieur. On examina la charge de ceux qui déclarèrent n'avoir point de marchandises, pour constater s'il n'y en avait point de cachées, puis on les laissa aller leur chemin et prendre logis où ils voudraient. Tout cela se fit avec politesse et courtoisie, sans brutalité ni bousculade. Nous allons loger dans une chambre que nous louons à une chrétienne, face à la mer. Et nous demandons à Dieu de combler notre paix et de faciliter notre sécurité.
« Que Dieu l'anéantisse et la rende à l'Islam ! » Acre est la capitale des cités des Francs en Syrie,
13 La ville fut enlevée aux Francs en 1164.
14 Hûnin, sur le parallèle de Tyr. C'est le Château-Neuf des Francs, qui sera donné à l'ordre militaire des teutoniques au XIIIe siècle.
15 Un parasange équivaut à 5-6 kilomètres environ.
16 Ce contrat de partage par moitié des fruits et revenus de l'exploitation s'appelle le contrat
muqâsama.
17 Ferme ou village. Il s'agit probablement d'un fief exploité au profit d'un seigneur franc d'Acre.
18 18 septembre.
19 Khan ou caravansérail. Ici il est réservé aux seuls caravaniers musulmans, ce qui explique que les
services douaniers des Francs y soient installés.
20 Titre honorifique arabe réservé à des fonctions civiles.
21 Les revenus des douanes sont affermés et constituent des fiefs-rentes.
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« l'escale des voiles se dressant comme des étendards sur la mer immense »22, le port de tout
navire, l'égale par sa grandeur et son animation de Constantinople, centre de réunion des bateaux et des caravanes, rendez-vous des marchands musulmans et chrétiens de tous pays. Ses rues et ses voies publiques regorgent de la foule, et la place est étroite où poser son pas ; elle brûle dans l'incroyance et l'iniquité ; elle regorge de cochons et de croix ; sale, dégoûtante, toute emplie d'immondices et d'ordures23. Les Francs l'ont enlevée aux musulmans dès la première décennie du VIe siècle24 ; l'Islam l'a pleurée à pleines paupières, ce fut l'une de ses lourdes peines. Les mosquées y sont devenues des églises, et les minarets des sonnoirs à cloches. Dieu a conservé pure, dans sa mosquée principale, une place qui est réservée aux musulmans, comme un petit oratoire où les étrangers d'entre eux se réunissent pour célébrer la prière rituelle25. À son mihrab est le tombeau du prophète Calih26 – que Dieu lui accorde prière et salut, ainsi qu'à tous les prophètes ! – Dieu a garanti cette place de la souillure de l'incroyance pour la baraka27 de ce saint tombeau.
À l'est de la ville est une source [...]. Elle est proche d'une mosquée dont le mihrab est resté intact ;
les Francs se sont donnés un autre mihrab dans la partie est ; ainsi musulmans et chrétiens s'y
assemblent et prennent les uns une direction de prière, les autres une autre. Entre les mains des
chrétiens cette mosquée est vénérée, respectée. Dieu veuille y conserver pour les musulmans une
place où prier !
Ibn Djubayr, Voyages.



10/08/2012
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