L\'Emir Abd el Kader

L’Emir Abdelkader : vaincu par les trahisons

L’Emir Abdelkader : vaincu par les trahisons.

Suite aux débats hautement riches et de haut niveau frisant parfois la polémique qu’ont suscités les articles de notre cher ami SENNI sur l’Emir Abdelkader et les conférences initiées par la Fondation du même nom, le Docteur Driss REFFAS nous a fait parvenir une contribution que nous publions intégralement et mettons à la disposition du lecteur. Le débat sera-t-il relancé?

La RÉDACTION.

« La vérité et la justice sont souveraines, car elles seules assurent la grandeur des nations.» E.Zola

C’est l’histoire qui nous appartient, elle raconte une période sensible de l’Emir Abdelkader. C’est avec la traduction de son autobiographie, et quelques ouvrages bien choisis, que je tente de repositionner un débat qui m’a paru manquer de clarté au cours des différentes conférences tenues à la fondation « Emir Abdelkader ». Avec sa propre vérité qui vaut ce que valent les autres vérités. Chacun de nous traîne lourdement dans son être la symphonie inachevée du Père de la Nation Algérienne. Oui, une véritable symphonie réglée, où tout était imbriqué avec façon et méthode. Une armée, une administration, un système éducatif, enfin tous les ingrédients d’un Etat moderne. Même les plus « convaincus », les farouches « défenseurs », esquivent maladroitement l’interrogation sur les conditions environnementales qui ont poussé cet illustre stratège militaire à négocier son départ de sa terre natale qu’il a défendue pendant dix- sept années de combat. Oui, dix- sept années de combat où l’Emir a affronté durant 116 batailles, 142 généraux, cinq princes et 16 ministres de la guerre. L’Emir n’avait qu’une seule ambition, c’était de libérer son pays, rendre son peuple fort, grand et prospère au sein des nations. A la lecture de la conférence donnée par le docteur Chamyl Boutaleb président de la fondation Emir Abdelkader –section d’Oran- intitulée : « Vérités sur les derniers jours de la résistance de l’Emir Abdelkader », on constate que le conférencier réfute catégoriquement la notion de reddition telle qu’établie par l’historiographie française détentrice des uniques archives sur la colonisation de l’Algérie. Il précise dans ce sens, que c’est beaucoup plus « par devoir mémoriel que pour les besoins d’une simple précision sémantique». Aussi, et dans le même ordre d’idées, Badiâa, la petite fille de l’Emir, au cours d’un entretien livré au quotidien « EL KHABAR », réfute la thèse de reddition, tout en avançant la thèse d’un « accord de sécurité » signé avec les français lui permettant d’émigrer vers la Mecque. El Amira Badia a essayé ingénieusement de réparer la mémoire de son grand-père en empruntant la « logique sentimentale », incompatible avec la notion d’appréciation et d’objectivité dans le domaine de l’Histoire . Elle appelle le Ministère de l’Education à supprimer les manuels scolaires qui évoquent la reddition de l’Emir. La protection, et le droit de s’exiler ou d’émigrer (le terme n’a pas d’importance) lui a été accordé par la France, une fois que l’Emir a décidé de mettre fin à la résistance armée, et de quitter définitivement le pays. D’ailleurs, l’Emir avant d’être libéré par l’Empereur Louis Napoléon, a réitérer son engagement à ce dernier de ne plus retourner en Algérie : «Louange au Dieu unique !
Que Dieu continue la victoire à notre seigneur des rois, Louis Napoléon ! Que Dieu lui donne appui et inspire ses desseins. Celui qui est devant vous est Abd el-Kader, fils de Mahi-ed-din. Il vient se présenter à votre altesse auguste pour vous remercier de vos bienfaits et il accourt auprès de vous afin de se réjouir de votre vue. Car, il en prend Dieu à témoin, vous lui êtes plus cher qu’aucun de ceux qu’il aime. [...] Vous avez eu confiance dans celui qui est devant vous. [...] Mais lui vous a juré par le pacte de Dieu et par le serment inviolable, au nom de tous les Prophètes et de tous les Envoyés, qu’il ne trompera pas votre confiance en lui, qu’il ne violera pas son serment, qu’il n’oubliera pas votre générosité et qu’il ne retournera jamais au pays d’Alger.
Déclaration remise solennellement au Palais de Saint-Cloud entre les mains du prince Louis Napoléon le 30 octobre 1852. Napoléon avait toujours été d’avis de relâcher Abd- el-Kader, mais les ministres de la guerre successifs s’y sont opposés. Peu importe le terme qu’emploie l’historiographie française (reddition, capitulation, soumission), mais ce qui important, c’est d’approcher le sentiment, et d’apprécier à sa juste valeur, la situation chaotique que l’Emir a subie malgré lui, car engendrée par son entourage immédiat, et appuyée par le roi du Maroc, de surcroît de sa lignée, ne pouvait aboutir pour un homme faible de caractère et de foi, certainement au suicide. Heureusement, l’Emir, religieux convaincu, s’en est remis à Dieu pour surmonter l’épreuve. L’Emir n’a pas été vaincu au cours d’une bataille par le général Lamoricière, il a été vaincu par une cascade de trahisons.

Le sultan du Maroc, Moulay Abderrahmane, ayant reçu une raclée dans la bataille d’Isly, s’est soumis à la France, et paraphé le traité de Tanger ayant une visée unique à savoir, interdire à l’Emir Abdelkader tout repli vers le Maroc. Dans ce sens, on peut lire l’article 4 dans ce traité conclu à Tanger le 10 septembre 1844 :

Article 4 : Hadj Abdelkader est mis hors la loi dans toute l’étendue du royaume du Maroc, aussi bien qu’en Algérie. Il sera en conséquence poursuivi à main armée par les Français sur le territoire de l’Algérie, et par les Marocains sur leur territoire jusqu’à ce qu’il en soit expulsé ou qu’il soit tombé au pouvoir de l’une ou de l’autre nation. Dans le cas où Abdelkader tombe sous le pouvoir des troupes françaises, le gouvernement de sa majesté, l’Empereur des français s’engage à le traiter avec égard et générosité. Dans le cas où il tombe sous celui des troupes marocaines, sa majesté l’Empereur du Maroc s’engage à l’interner dans l’une des villes du littoral ouest de l’Empire, jusqu’à ce que les deux gouvernements aient adopté de concert les mesures indispensables pour qu’Abdelkader ne puisse en aucun cas reprendre les armes et troubler de nouveau la tranquillité de l’Algérie et du Maroc.

Cet article fut mis à exécution par Moulay Abderrahmane, au printemps de l’année 1847. Ce sultan auquel l’Emir vouait un grand respect, en se faisant après le serment d’allégeance, son représentant et son bras droit. Encore plus, dans la loyauté extrême, après le traité de la Tafna, l’Emir lui avait offert le pouvoir suprême, le considérant à juste titre, de son honorable lignée, celle de Moulay Idriss, fondateur de la ville de Fès. El hadj Abdelkader Ben Mahieddine, n’a pas supporté l’effusion de sang des soldats Algériens et Marocains, frères dans le même djihad face au même ennemi qu’est la France. Déjà vainqueur d’une première bataille livrée malgré lui face au roi du Maroc, l’Emir a employé tous les moyens pour rendre à la raison le sultan du Maroc, jusqu’à lui envoyer comme émissaire son meilleur ami , son khalifa El Bouhmidi qui fut emprisonné sans être entendu, et par la suite assassiné. Diminué, et humilié, le roi du Maroc ne pouvait supporter la pression de la France qui exigeait de lui l’application immédiate du traité de Tanger. Dans le cas contraire, elle allait se charger de le faire elle-même, ce qui veut dire tout simplement, la perte de sa souveraineté sur le Maroc. Devant cet état de fait, le sultan moulay Abderrahmane expédia une lettre à l’Emir pour l’informer, que la seule sortie honorable qui lui restait, est celle de se constituer prisonnier, ou de s’enfuir vers le désert, sinon il sera expulsé par la force au-delà de la frontière marocaine, c’est-à-dire là où le général Lamoricière l’attendait avec 3500 fantassins et 1200 cavaliers.

Affecté déjà par la trahison des tribus qui lui ont prêté allégeance, ébranlé par la trahison du souverain du Maroc et , dans les moments très difficiles que traversait son armée, réduite à quelques centaines d’hommes et de cavaliers qui ne disposaient pas de munitions suffisantes, l’Emir apprit que ses deux frères, Si Mustapha et si El Hocine se sont rendus au général Lamoricière. Un abandon inattendu qui mit à plat le moral d’El Hadj Abdelkader El Djazairi, et de sa Deïra. Quel être humain, de surcroît chef militaire, peut supporter un scénario aussi dramatique ? Celui qui a la foi en Dieu pour s’écarter du suicide, afin d’assumer ses responsabilités envers ses compagnons, ceux qui lui sont restés fidèles.

Le 21 décembre 1847, la Deïra abandonna l’Emir en cours de route pour se soumettre aux Français. D’ailleurs, dans sa lettre au général Lamoricière, l’Emir précise : « …Je te recommande de maintenir où elles sont, les tribus séparées. Je pensais hier soir qu’elles me suivaient, et lorsque j’ai regardé derrière moi, il n’y avait plus personne. » Bien avant, en février de la même année 1847, Sid Ahmed Ben Salem, un des lieutenants de l’Emir, khalifa du Sebaou avait fait sa soumission, avec la seule condition d’être transporté en Orient avec sa famille, et tous ceux qui désiraient l’accompagner. Bugeaud à mis à la disposition du Khalifat de l’Emir tous les moyens pour quitter l’Algérie, et rejoindre son lieu de choix. Peu de temps après, l’Emir a reçu une correspondance de son ex- khalifa, où ce dernier justifiait sa soumission tout en lui indiquant le respect par la France de la promesse tenue à son égard. Dans la même lettre, il signifia à Hadj Abdelkader, dans le cas où il désirait imiter son exemple, il peut faire confiance aux Français. Ce qui est certain, et important à préciser dans « l’affaire Ben Salem », c’est que cette lettre a été rédigée par les français et signée par l’ex- khalifa, dans le seul but de faire parvenir à l’Emir « le respect » de la parole donnée vis-à-vis d’un ennemi qui désire mettre fin à la résistance.

La nuit du 21 décembre 1847, ébranlé par les multiples trahisons affectant sensiblement son moral, et dans des conditions climatiques rigoureuses, l’Emir convoqua son dernier conseil où étaient présents Si Mustapha Ben Thami, Si Kaddour Ould Sidi Mbarek et l’Agha Boukhikha. Conscient de la lourde responsabilité qui lui incombait vis-à-vis des tribus qui lui sont restées fidèles, dans une atmosphère morose et pleine d’émotion , Hadj Abdelkader s’exprima : « La lutte est finie, Dieu en a décidé ainsi. J’ai combattu pour ma religion et mon pays…Nous devons nous rendre à l’évidence. Que puis-je faire encore dans ce pays alors que la cause est perdue ?…Quand nos citoyens rejoignirent les chrétiens, je me suis mis du côté du sultan marocain parce que nous étions tous musulmans. La seule question qui reste à trancher est la suivante : « Faut-il se soumettre aux chrétiens ou au sultan du Maroc. Vous pourrez choisir ce qui vous paraît convenable. Quant à moi, mon choix est fait. J’ai décidé de négocier avec mon ennemi que j’ai combattu et à qui j’ai infligé bien des défaites, plutôt que de me soumettre à un musulman qui m’a trahi… Je réclamerai de me rendre en terre musulmane, avec ma famille, et ceux d’entres vous qui voudront me suivre. Et maintenant que je suis impuissant, je n’y peux rien. Je veux me reposer de la fatigue de la guerre…Il ne me reste plus l’envie du pouvoir. Je l’ai lavé avec de l’eau et du savon… ». L’adhésion fut totale autour de la décision de l’Emir. Ainsi, l’Emir décida de nouer officiellement le contact avec le général Lamoricière. Après un premier contact de mise en confiance entre les hommes à travers les messagers, l’Emir envoya au général une correspondance rédigée par son khalifa Benthami , dont la traduction parait fidèle aux yeux des historiens : « Louange au Dieu unique. Que dieu répande ses grâces sur notre seigneur et maître Mohammed et sur ses compagnon.

Du prince des croyants, le guerrier saint,El-lladj-Abd-cl-KadEr. — Que Dieu l’assiste et le protège ! —

Au général Lamoricière, chef des troupes françaises de la province d’Oran.

Que Dieu rende prospères nos affaires et les vôtres ; (Que le salut soit sur quiconque reconnaît la vraie voie. ..Nous sommes décidés à partir vers l’Orient, nous et ceux qui veulent y aller. Nous voulons une réponse avec votre cachet, nous garantissant sécurité et protection), et votre parole de nous emmener jusqu’à Alexandrie ou Akka du côté du Cham. Je désire la parole française qui puisse être ni diminuée, ni changée, et qui me garantira que vous me ferez transporter, soit à Alexandrie, soit à Akka (Saint-Jean-d’Acre) mais pas autre part. Veuillez m’écrire à ce sujet d’une manière positive. Lors de notre entrevue nous nous communiquerons beaucoup de choses. Je connais ta manière d’agir et je désire que tu aies seul le mérite du résultat. Je te recommande de maintenir où elles sont, les tribus séparées. Je pensais hier soir qu’elles me suivaient, et lorsque j’ai regardé derrière moi, il n’y avait plus personne. Il y a dans ces tribus des affaires d’intérêt qui concernent moi et les miens ; par exemple, des chameaux, des mulets, des effets et des chevaux. Je désire donc terminer ces affaires par la vente de ces choses ; alors ceux qui voudront venir avec moi dans l’Est seront libres de le faire. Je te prie également de t’intéresser à la mise en liberté de mon frère : El-Sidi-Mohammed Bouhmidi, le plus tôt possible, afin qu’il puisse m’accompagner. »

Pressé par le temps, et par la position fragile dont l’Emir et ses compagnons s’y trouvaient, le général Lamoricière s’empressa à répondre à l’Emir sans consulter au préalable sa hiérarchie, particulièrement le Duc D’Aumale : « Louanges au Dieu suprême. De la part du général Lamoricière à Sidi-el-Hadj-Abd-el-Kader-ben-Mahiedine — que le salut soit avec toi ! — J’ai reçu ta lettre et je l’ai comprise. J’ai l’ordre du fils de notre roi, — que Dieu le protège ! — de t’accorder l’aman que tu m’as demandé et de te donner le passage à Alexandrie ou à St-Jean-d’Acre ; on ne le conduira pas autre part. Viens, comme il te conviendra, soit de jour, soit de nuit. Ne doute pas de cette parole ; elle est positive. Notre souverain sera généreux envers toi et les tiens. Quant aux tribus qui t’ont quitté et qui sont chez les Msirda, je me rendrai demain au milieu d’elles. Les esclaves, chameaux, chevaux, mulets et effets qui t’appartiennent et ont été emmenés par elles, tu peux être tranquille à leur sujet ; tout ce qui t’appartient te sera rendu et la part qui te revient sur les choses qui sont en commun te sera remise. Il en sera de même pour ceux qui sont avec toi. Je suis certain que tu pourras emmener dans l’Est, par mes soins, ceux qui voudront te suivre. Pour ce que tu me dis,relativement à Bouhamidi, aussitôt que tu seras arrivé, je ferai partir un bateau pour Tanger, et j’écrirai, au Consul de France, de réclamer Bouhamedi à Mouley-Abd-er-Rhamane. Je pense qu’il sera mis en liberté, et, s’il le veut, il pourra aussi te suivre dans l’Est. On m’a dit que ta famille était chez les Msirda, je ferai en sorte qu’il ne soit rien enlevé de ce qui lui appartient. Quant à ce dont tu auras besoin, au moment de ton arrivée, pour toi et pour ceux qui t’accompagnent, tu sais ce que nous avons fait pour ton frère et pour les siens. Tu peux voir par là ce que nous ferons pour toi. Tu peux être certain que tu seras traité comme il convient à ton rang. »

Une fois la lettre envoyée à l’Emir, le Général Lamoricière, saisit le Duc D’Aumale : « Bou-khouia me rapporte mon sabre et le cachet du commandant Bazaine,et, en outre, une lettre de l’Emir qui est de l’écriture de Moustapha Benthami. Je vous adresse copie de la traduction de cette lettre, ainsi que la réponse que j’y ai faite. J’étais obligé de prendre des engagements ; je les ai pris, et j’ai le ferme espoir que votre altesse royale et le gouvernement les ratifieront, si l’Emir se confie à ma parole. »

L’Emir s’est confié à la parole du général, car auparavant, tout un travail de propagande a été bien mené pour que l’Emir adhère sans difficultés à la lettre de Lamoricière, notamment la prise en charge de ses frères, et spécifiquement la reddition de Sid Ahmed Bensalem et sa « fameuse » lettre envoyée à Hadj Abdelkader. Assuré par les engagements écrits du Général Lamoricière, L’Emir accompagné de sa famille et de ses fidèles, se dirige vers Sidi Brahim. C’était le jeudi 23 décembre 1847. Quelle émotion, quel souvenir, et enfin quel contraste, entre cette date et la journée du 23 septembre 1845 qui marqua le début des hostilités de la bataille de Sidi Brahim. Ce fut sur le théâtre même de son plus complet triomphe militaire, que l’Emir accomplit les prières du Dohr et d’el Asr dans le mausolée avant de rencontrer Lamoricière. Pour la dernière fois, l’Emir venait d’apposer son front sur la terre arrosée de sang de ses compagnons martyrs. Concernant les évènements qui se sont déroulés entre le 23 et 24 décembre 1847, je laisse à la juste appréciation du lecteur trois lectures :

1- Celle relatée par Boualem Bessaïh dans son ouvrage intitulé : De Louis Philippe à Napoléon L’Emir Abdelkader – Vaincu mais triomphant. Ouvrage publié avec le soutien du Ministère de la Culture, dans le cadre du Fonds National pour la Promotion et le Développement des Arts et des Lettres. Casbah Editions-2009- : Une fois à Nemours, l’Emir escorté du général De Lamoricière, du Général Cavaignac, et du lieutenant- colonel De Beaufort a rencontré le Duc d’Aumale qui l’attendait. Après un instant de répit, il s’adressa au prince : «J’aurais voulu faire plutôt ce que je fais aujourd’hui ; j’ai attendu l’heure marquée par Dieu. Le général m’a donnée une parole à laquelle je me suis fié ; je ne crains pas qu’elle soit violée par le fils d’un grand Roi comme celui des Français. »

Le Duc d’Aumale approuva l’engagement de son général. Le lendemain, eut lieu la dernière cérémonie avant d’embarquer le 25 décembre sur le bateau qui devait accoster à Toulon. Hadj Abdelkader, s’est présenté a cheval, mis pied à terre pour se présenter devant le prince :

-Je vous offre, a-t-il dit, ce cheval, le dernier que j’ai monté. C’est un témoignage de ma gratitude, et je désire qu’il vous porte bonheur ».

-Je l’accepte, a répondu le prince, comme un hommage rendu à la France, dont la protection vous couvrira désormais, et comme un signe d’oubli du passé).

2- Le même évènement relaté dans l’historiographie Française par Marie D’AIRE, née Boissonet dans son ouvrage édité en 1900 (imprimerie Yvert et Tellier-Amiens), intitulé : Abdelkader- Quelques documents nouveaux, lus et approuvés par l’officier en mission auprès de l’Emir: La nuit du 23 au 24 fut une nuit de douleur et d’insomnie. Harassé de fatigue, avant de pouvoir être un peu à lui-même dans ses appartements, il fut mené chez le commandant de place ; le duc d’Aumale le reçut froidement. Après avoir donné les marques polies dont il ne se départissait jamais, Abd-el-Kader dit au prince :

- ce que Tu devais depuis longtemps désirer ce qui arrive aujourd’hui ; l’événement s’est accompli à l’heure que Dieu avait marquée. Il y eut ensuite un assez long silence ; puis, le duc d’Aumale prit la parole :

- Le général m’a fait part de ce qui s’est passé entre toi et lui ; il t’a assuré que tu ne serais pas conduit en captivité en France, mais à St-Jean-d’Acre ou à Alexandrie. Je confirme cet engagement, et j’approuve tout ce que le général t’a dit. Il sera ainsi fait s’il plaît à Dieu ; mais il faut l’approbation du Roi et de ses ministres, qui seuls peuvent décider sur l’exécution de ce qui est convenu entre nous trois. Quant à moi, je ne puis que rendre compte de ce qui s’est passé et t’envoyer en France pour attendre les ordres du Roi. L’Emir baissa la tête, réfléchit un moment et répondit :

-Que la volonté de Dieu soit faite ! je me confie à toi .

Avant de quitter le prince, il sollicita la grâce de n’être débarqué nulle part sur la terre algérienne. Le duc d’Aumale y consentit, mais il dit à l’Emir qu’il devait se présenter le lendemain matin devant lui, et lui amener son cheval comme témoignage de sa soumission entière au Roi et à la France. Abd-el-Kader feignit d’être un peu surpris d’abord ; puis, après avoir échangé un regard avec Lamoricière, il répondit :

- Je t’amènerai demain ma bonne jument, -et avec un triste sourire-, c’est la dernière qui me reste.

Je tiens à préciser que l’auteur de l’ouvrage, Marie D’AIRE née Boissonet, est la nièce du capitaine Esteve Boissonet, officier en mission auprès de l’Emir, en compagnie de l’historiographe et traducteur Camille Rousset pendant sa captivité à Pau et Amboise. Il lia une grande amitié avec l’Emir. Le capitaine était un républicain convaincu. 3-En parcourant l’autobiographie de l’Emir Abdelkader, écrite en prison en 1849, et traduite par Hacène Benmansour (spécialiste en économie islamique)- Dialogues Editions-Paris- 1995- on note sur le même évènement : Quand nous sommes arrivés à Sidi Brahim, nous fûmes accueillis par certains chefs français à Sersour avec le plus grand respect sur l’ordre de Lamoricière. Nous avons prié le Dhohr et l’Asr, puis nous avons pris la route. Lamoricière est venu nous accueillir avec certains notables de la région comme Sekkal. Ils nous ont dit que Lamoricière avait beaucoup apprécié notre soumission. Il respectera sa parole même au prix de sa vie. Nous sommes partis vers Ghazaouet où nous avons trouvé le fils du Roi Louis Philippe, le Duc d’Aumale pour nous accueillir. Après un accueil chaleureux, il a dit au maître ( l’Emir Aek) qu’il nous confirmait ce que Lamoricière nous avait promis comme sécurité, protection et transport là où nous voulions. Au coucher du soleil, nous avons pris le bateau dans lequel est venu le fils du Roi, en compagnie de Lamoricière. Le samedi matin, nous sommes arrivés au port d’Oran où nous avons changé de bateau. D’Aumale nous a donné une lettre de recommandation destinée au consul d’Alexandrie en plus de 6000 francs pour le maître et deux pistolets en souvenir. Au port notre maître lui a offert son cheval pur sang, unique en son genre. Le Duc D’Aumale a désigné son traducteur Rousset pour accompagner notre maître.

En conclusion, je dirai tout simplement et avec conviction que la vérité même si elle est amère, doit être inscrite avec rigueur. Est-ce que les événements ont été décrits avec fidélité par les acteurs concernés ? Certainement que le prestige de chacune des parties a légèrement faussé le transfert des données. Ce qui est sûr, l’Emir Abdelkader, autant que chef suprême d’une armée qui a défait à maintes reprises l’une des plus puissantes armées de son temps, sinon la puissante, aurait préféré être tué, ou fait prisonnier au cours d’une bataille, que de subir des trahisons inattendues de la part de ses frères de sang et de religion( Algériens et Marocains) au profit de l’ennemi. Aussi, il a refusé l’offre de protection des tribus marocaines, car un homme de sa stature refuse de vivre caché, et d’être traqué par son ennemi. A ce dernier, qui l’a combattu loyalement et qui reconnaît sa valeur d’homme d’Etat, et chef militaire émérite, que l’Emir s’est soumis. Il a demandé protection et sécurité pour quitter définitivement, non pas sa patrie qu’il a défendue crânement, mais ceux qui s’y plaisent dans les « délices » de la subordination. Quant au parjure décrié par beaucoup d’intellectuels, je dirai tout simplement que notre Emir devait assumer en tant que chef militaire sa décision de soumission à l’ennemi. Un Ennemi en temps de guerre, demeurera un ennemi en temps de paix. Aussi, pendant sa captivité sur le sol français, l’Emir a vécu en parfaite harmonie avec ses deux frères qui l’ont abandonné au moment où il avait besoin d’eux . Je laisse la parenthèse ouverte pour un débat juste et sincère, dénué de sentiments, car ces derniers n’ont pas une place de choix dans l’écriture de l’histoire d’une nation. C’est par la vérité que l’Emir est bien protégé. J’ajoute, que tout historien, enseignant universitaire en histoire, ou libre chercheur n’a pas le droit d’exprimer un sentiment « protecteur ». Sinon, il s’éloigne de la vérité historique.

D. D. REFFAS

Notes :

-l’autobiographie de l’Emir Abdelkader, écrite en prison en 1849, et traduite par Hacène Benmansour (spécialiste en économie islamique)- Dialogues Editions-Paris- 1995 -

-Abdelkader- Quelques documents nouveaux, lus et approuvés par l’officier en mission auprès de l’Emir- 1900-(imprimerie Yvert et Tellier-Amiens)- Marie D’AIRE, née Boissonet -

- De Louis Philippe à Napoléon L’Emir Abdelkader – Vaincu mais triomphant. Boualem Bssaieh-



08/08/2012
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