L\'Emir Abd el Kader

L'émir ou la force de la sagesse , Muhammed Valsan

Présentation     

«L’Émir ou la force et la sagesse », thème d’une conférence de Cheikh Muhammad VÂLSAN

L’ Émir ou la force et la sagesse

 

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La geste de l’Émir et sa personnalité ne peuvent être comprises correctement si on ne les replace pas dans leur véritable contexte et si on les analyse uniquement avec les critères actuels, sans tenir compte de la mentalité de l’époque et des modes de pensée qui y avaient cours. Un tel être n’interprétait certainement pas les évènements comme on le fait aujourd’hui et, comme beaucoup de croyants dont ses proches, il accordait une certaine importance aux “signes” qui pouvaient guider ses choix et lui indiquer une démarche à suivre.

 

L’objet de notre exposé portera principalement sur son nom, ses titres, et les insignes de sa puissance. Ils sont en effet tous porteurs de significations précises dont l’Émir était parfaitement conscient et que l’on néglige d’étudier avec les repères nécessaires. Pour s’en rendre compte, il convient de se référer, en effet, à certaines sciences traditionnelles qu’on a perdu de vue parce qu’on en a plus compris l’intérêt. Le grand homme que l’on salue en lui n’est nullement le fruit du hasard. Il a bénéficié d’un certain nombre d’atouts pour assumer au mieux un destin qui s’avéra exceptionnel. Sa généalogie chérifienne lui conférait dès l’origine un terreau fertile et les bases solides d’une autorité à venir, mais c’est son éducation qui en assura la mise à profit.

 

Son édification personnelle eut lieu dans un milieu favorable à l’exaltation des vertus chevaleresques et spirituelles dont il fut appelé à faire preuve par la suite. Il grandit et se développa au sein d’une famille rattachée au soufisme. Son père dirigeait une zawiya d’obédience qadirite, à savoir une communauté spirituelle locale rattachée à la grande confrérie fondée par ‘Abd al-Qâdir al-Jîlânî (470 ou 471–561/1077–1166). Ce saint illustre de Bagdad est extrêmement populaire dans tout le Maghreb et se distingue par un certain nombre de privilèges. Il est considéré, par excellence, comme Pôle spirituel (Qutb) et comme Secours providentiel (Ghawth). En recevant l’insigne honneur de porter son nom vénéré, l’Emir, plus que tout autre, bénéficia des grâces qui s’y trouvent attachées. Dans l’un de ses répertoires consacrés à la terminologie du soufisme, Qâshânî, une autorité de l’École d’Ibn ‘Arabî comme le deviendra à son tour l’Emir, donne le sens initiatique du nom ‘Abd al-Qâdir : « ‘Abd al-Qâdir désigne le réceptacle du Nom al-Qâdir (le Puissant) où se révèle la Puissance de Celui-ci qui est «l’Esprit de la Main» (Rûh al-Yad). Il est ainsi la «Main de Dieu» (Yad al- Haqq) dont le Très-Haut a dit : « En vérité, ceux qui contractent un Pacte avec toi ne le contractent qu’avec Dieu», «la Main d’Allah» (Yad Allâh) coiffe leurs mains (Coran, 48, 10) ». Il devient ainsi celui qui oeuvre par la Main de Dieu selon les termes d’une tradition sainte (hadîth qudsî). Dans un autre de ses recueils, Qâshânî articule la même rubrique en ces termes : « Il est celui qui, par la théophanie du Nom Al-Qâdir, contemple la Puissance déterminante de Dieu (Qudrah Allâh) dans tout ce sur quoi cette Puissance s’exerce. Il est ainsi «l’image visible de la Main divine» (sûrah al-Yad al-ilâhiyyah) avec laquelle Il saisit [d’après les termes du hadith]. Rien ne peut lui faire obstacle. Il contemple l ’ o p é r a t i o n efficiente de Dieu dans tout... » . Le nom ‘Abd al-Qâdir est ainsi en affinité particulière avec l’organe manifestant la Puissance opérative de Dieu, à savoir à «la Main divine». Or que constate-t-on ? Qu’après son investiture au Sultanat par les tribus venues lui prêter le serment d’allégeance, l’Emir décida de mettre une Main sur le drapeau du nouvel état qu’il devait diriger. C’était une manière d’exprimer de quelle haute Main il comptait gouverner. C’est d’ailleurs suivant la plus pure tradition prophétique, sous un arbre et en récitant le verset de la sourate de la Victoire qui assure, comme on l’a vu, que c’est bien la Main d’Allah qui est sur la leur, qu’il s’engagea lui-même par ces mots « Je gouvernerai la Loi à la main et, si la Loi l’ordonne, je ferai moi-même de mes mains, une saignée derrière le cou de mon frère ». Preuve supplémentaire de l’importance majeure qu’il accordait à la Main, il instaura une distinction militaire constituée d’une étrange main à sept doigts placée sur la partie frontale du turban. Le symbolisme de la main s’étend bien au-delà du pouvoir qu’elle est susceptible de détenir et nous serons amenés à nous y intéresser tout particulièrement. Mais il est un autre symbole fort de la puissance : c’est le cheval et il concerne éminemment l’Emir. On sait en effet, non seulement par les allusions qu’il y fait dans ses écrits mais surtout par sa correspondance avec le général Daumas, l’amour qu’il vouait au cheval et la connaissance qu’il possédait de l’art équestre. Spirituellement, il avait en ce sens de qui tenir, car voici comment son maître éponyme ‘Abd al-Qâdir al-Jîlânî se décrit dans une déclaration devenue célèbre : « Al- Husayn al-Hallâj a trébuché et il n’y eut personne à son époque pour le prendre par «la main». Moi, jusqu’au Jour de la Résurrection, tous ceux dont la monture trébuchera parmi mes compagnons, mes désireux disciples et ceux qui m’aiment, je les prendrai par «la main». Voici mon cheval harnaché, ma lance brandie, mon sabre au clair et mon arc bandé ! Je te protège alors même que tu n’en as pas conscience ! ». Ce descriptif fait de ‘Abd al-Qâdir al-Jîlânî, un parfait chevalier dont l’activité tutélaire demeure pérenne et transcende toute forme de confession : on affirme en effet qu’« il protège tous ceux qui l’invoquent, qu’ils soient Chrétiens, ou Juifs, ou Musulmans ». Cette prérogative est d’ailleurs conforme à sa fonction de «Pôle» car celui qui l’exerce « accorde son secours providentiel non seulement aux Musulmans, mais encore aux Chrétiens et aux Juifs ». Ainsi, quand l’Emir sauva les chrétiens de Damas en juillet 1860, il ne fit que se comporter en digne représentant de son premier père spirituel. Il appliqua simplement les règles chevaleresques qui s’imposent à tous ceux dont le coeur perçoit l’Unité essentielle au-delà de la multiplicité apparente ainsi que l’accord universel derrière les différents et les divergences. Parmi les attributs de la force dont se trouve paré le grand “Secours” de Bagdad deux sont à retenir plus particulièrement : le sabre (sayf) et le cheval (faras). “De force” se dit en effet bi-s-sayf en arabe ce qui signifie littéralement “par le sabre” ; quant au “cheval”, il reste encore de nos jours l’expression de la puissance motrice. Or, que constate-t-on ? Qu’au moment où il perdit la main sur le terrain militaire, ce sont précisément ces deux symboles de sa puissance extérieure que l’Emir remit à ses vainqueurs : son sabre à Lamoricière et son cheval noir au Duc d’Aumale. Pour être appréciés à leur juste valeur, ces éléments mériteront d’être étudiés, car il s’agit de comprendre ce que représente vraiment le sabre dans l’esprit de l’Emir, de même que le cheval et l’importance qu’il attachait à la robe noire de cette monture de guerre. Quand il dépose les armes et se dépouille des insignes du pouvoir temporel, on est à la veille de Noël 1847 et il a alors la quarantaine. L’âge du Prophète r, quand celui-ci reçut la Révélation. Il quitte donc la période de l’existence où l’on est, précisément, dans la force de l’âge, celle que la terminologie du soufisme appelle la futuwwah et qui se termine à quarante ans révolus. Il entre dans l’âge dit “mûr” (al-kuhûlah), celui où la sagesse (hikmah), gage d’autorité (hukm), doit se substituer à la puissance. Il va s’y consacrer à son perfectionnement intérieur et en faire profiter les autres grâce aux témoignages qu’il en a laissés. Cette ère nouvelle fut, pour lui, celle d’un second combat à mener. Ce combat de plus grande valeur est celui qu’indiqua le Prophète r à la suite de la Conquête islamique de la Mekke (en l’an 8 H./630) en déclarant à ses compagnons que, désormais, prenait fin “la Guerre sainte mineure” (al-jihâd al-asghar) et que commençait “la Guerre sainte majeure” (al-Jihâd al-akbar). Il précisa alors qu’il s’agissait “du combat que l’on doit livrer contre soi-même” (Jihâd al-nafs), combat bien plus noble que les précédents, mais plus périlleux aussi, car l’ennemi est alors tellement proche qu’il en devient invisible. Il faut évidemment des armes pour le livrer victorieusement, reste à savoir ce qui fit alors office de sabre et de monture. De cette confrontation suprême, en tout cas, l’Émir sortit, cette fois, vainqueur en réalisant l’état d’ «Homme Universel» auquel s’identifie ultimement le Prophète r. Il s’impliqua par là-même directement dans la fonction de ce dernier suscité « comme Miséricorde pour les mondes » (Coran, 21, 107).

Par Cheikh Muhammad VÂLSAN Directeur de la Revue science sacrée

Cheikh Muhammad VÂLSAN poursuit l’oeuvre de son père, Cheikh Mustafa (Michel VÂLSAN : 1907/1974) qui est considéré comme le fondateur des études akbariennes en Occident. Mustafa VÂLSAN , qui a embrassé l’Islam en 1936, fut le fondateur de la Revue guénonienne Étude Traditionnelle. Muhammad VÂLSAN est directeur de la Revue Science Sacrée. Il contribue par des écrits, dans d’autres revues. Il a en charge la Tariqa El Chadhilite fondée par son défunt père au début des années cinquante. Sa zaouïa se trouve actuellement en Bourgogne.



08/02/2014
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